Interview avec Marin Troude, réalisateur de Lost In Carranza

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E-Fise Montpellier

Je vous en parlais il y a quelques semaines, Lost In Carranza est un court métrage de Marin Troude centré sur la vie du skateur Pablo Carranza. A l’âge de 18 ans tout prédestinait Pablo à une vie de skateur pro. Il était considéré comme un des meilleurs skateurs de sa génération. Il est d’ailleurs suivi par Deluxe Distribution (REAL, Antihero, etc..) et Thrasher. Malheureusement les démons de Pablo vont le rattraper et faire plonger tous ses espoirs dans un gouffre durant près de dix ans. Derrière ce court métrage qui oscille entre le film et le documentaire on retrouve Marin Troude, jeune réalisateur français basé entre Paris et Los Angeles. Et à l’occasion d’un interview, il a pu nous parler un peu plus en profondeur de sa création.

Comment t’es venu l’idée de faire ce film ?


Tout s’est un peu fait par hasard, on a beaucoup improvisé avec Pablo. J’ai suivi mon instinct et il m’a fait confiance… Le tournage ne devait pas du tout se dérouler comme ça au départ.  Au commencement, je voulais bien traiter le sujet de l’addiction, le tout mêlé avec de très belles scènes de skate, mais je souhaitais surtout me concentrer sur son passé, son parcours de skater, ses démons intérieurs et ses anciennes addictions. Le tout raconté en interview comme trame du film. Lors de notre première rencontre dans la rue, je me rappelle lui avoir proposé une cigarette, et au lieu de refuser en me répondant « non merci », comme n’importe qui, il m’a répondu « non, je ne peux pas ». À cet instant, j’ai vu quelque chose de fort dans son regard, comme une tristesse touchante, un passé lourd à porter qui bouillonnait et qu’il contenait en lui depuis longtemps… C’est ce jour là que tout a commencé, je lui ai alors demandé la permission de creuser dans son passé et de raconter son histoire à travers ce film ensemble, et il a accepté. Une semaine plus tard, je louais une caméra à San Francisco et le tournage commençait…

Le skateur Pablo Carranza reprend de la drogue pendant le tournage. N’était-ce pas trop difficile de le voir replonger et de filmer ces scènes ?

Pour ne pas partir dans tous les sens pendant le tournage, on a mis une stratégie en place pour essayer de « canaliser et structurer » les scènes. On a alors séparé le tournage en deux parties : le jour, on filmait des scènes de skate, et le soir, quand la nuit tombait, on essayait de faire des scènes de cinéma dans les rues de SF, puis on tournait le plus d’interviews possibles à son appartement. Mais les jours passaient, les scènes de skate étaient très belles, mais Pablo n’arrivait pas à me donner une seule bonne interview sincère en se confiant à la caméra. Un soir, environ 4/5 jours après le début du tournage, il s’est confié à moi hors caméra et m’a dit qu’il avait peut-être une solution à son blocage, devenu un souci majeur pour le film. Il m’a alors proposé de reprendre de la drogue face caméra, juste pour une scène, pour peut-être arriver à obtenir le film sincère que l’on souhaitait depuis le début ensemble. Sur le moment, je me suis dit que ce n’était à près tout peut-être pas forcément une mauvaise idée… qu’il était sans doute plus intéressant de parler et de montrer vraiment les choses sans mensonge ou tromperie, de traiter le sujet d’une manière brute et radicale, plutôt que de suggérer l’addiction sans la montrer vraiment durant tout le film. J’ai accepté, et ce jour là, le tournage a alors pris une toute autre ampleur… À l’époque, je pensais savoir de quoi je parlais, je pensais comprendre ce qu’était l’addiction, mais en réalité je me suis rendu compte plus tard que je n’y connaissais pas grand chose… Sur le moment, lorsque nous avons filmé ces scènes, je ne me suis pas trop rendu compte de ce que l’on faisait vraiment, que nous avions peut-être dépassé les limites, ouvert une porte sombre en lui qui pouvait le faire replonger à tout instant. Durant le tournage, j’étais tellement concentré sur le film, que j’en oubliais presque la réalité et l’impact que ce projet pouvait ensuite avoir sur nos vies… mais surtout sur la sienne. C’est donc à près coup que je m’en suis beaucoup voulu. Ça a été très difficile de monter le film par la suite, surtout ces scènes de drogue, car je pense avoir forcément une part de responsabilité dans cette histoire. Bien qu’il soit maitre de ses décisions, le réalisateur se doit selon moi de toujours imposer des limites à ses acteurs et à soi-même. Je l’ai appris à travers ce film. Le tournage était en 2015, et je pense, avec le recul, que j’étais surement un peu jeune lorsque j’ai tourné ce film. J’ai mis du temps à comprendre le sujet que je traitais vraiment. 

Lost In Carranza le film

As-tu rencontré des difficultés lors du tournage ?

Oui énormément, ça été un tournage très compliqué car je lui demandais de tourner tous les jours sur une très courte période et ça l’a beaucoup fatigué. Comme sur tous les tournages, on a connu des échecs et de très beaux moments. La plus grosse difficulté a été, je pense, d’avoir toujours été dans un doute permanent, et de devoir tout le temps demander à Pablo de faire de son mieux, tout en essayant de préserver la confiance qu’il m’accordait. Je jouais sur une limite très fine car ce tournage a aussi été une introspection pour lui. Mes demandes constantes affectaient beaucoup ses humeurs, et je ne savais jamais s’il poursuivrait le tournage le lendemain. Ne pas avoir un scénario écrit et devoir retravailler le script tous les soirs en fonction des scènes du jour à été assez compliqué à gérer aussi. On dormait peu, on se levait tous les matins à 5h00 pour tourner au lever du soleil… Pablo n’aimait pas du tout ça, mais il a tenu le coup jusqu’au bout. Je suis tellement fier de lui, pour tous les efforts qu’il a accompli pour venir à bout de ce projet.

Tes meilleurs moments lors du tournage ?

Lorsque l’on réussissait une belle scène de skate ou de cinéma. À cet instant, on se regardait et on savait qu’on était entrain de faire un très beau film, où du moins qui comptait pour nous. On était fier de se que l’on était entrain d’accomplir ensemble. Parfois, il avait une idée de tricks en tête qu’il voulait faire depuis longtemps, et on revenait tous les jours sur le spot pour qu’il essaye encore et encore, sans relâche. Lorsqu’il réussissait finalement au bout de 50 essais, on explosait de joie ensemble dans une folie commune, comme pour faire redescendre la pression… Sur un tournage aussi difficile, les petites victoires sont tout aussi importantes que les grosses. On en a vraiment besoin pour aller au bout, c’est presque vital pour ne pas baisser les bras et garder le cap dans la difficulté.

– D’autres films de skate t’ont ils inspirés ?

Bien sûr, à l’époque j’aimais beaucoup les films courts de Sébastien Zanellla sur Desillusion Magazine, surtout le portait « Destroying By Example » sur Erik Ellington qui m’a beaucoup inspiré. J’aimais aussi « Kids » de Larry Clark, et comme beaucoup de skateurs « Lord of Dogtown » de Catherine Hardwicke et Stacy Peralta. Pour ce qui est du skate brute, rien à voir, mais j’étais complètement fan de la Baker 3 quand j’étais ado. Je la regardais en boucle, encore et encore, comme scotché devant ma TV pendant des heures, puis j’allais skater…!

Ton film est aussi un message de prévention contre la drogue et l’addiction, tu peux nous en dire un peu plus ??

Je suis très heureux de vous présenter Lost In Carranza car ce film compte énormément pour moi et j’espère très sincèrement qu’il vous touchera aussi. Mais s’il peut avant tout transmettre un message utile en prévenant les plus jeunes des dangers de l’addiction ou en aidant certaines personnes à se sortir de la drogue, ce serait sans doute ma plus belle victoire. J’ai promis à Pablo que l’on ferait un film utile, pas juste un projet malsain, intimiste et voyeuriste. C’était très important pour nous deux d’essayer de faire passer un message positif, ou du moins de laisser une fin ouverte, suggérant qu’il a des chances de s’en sortir. J’avais tellement d’images, que je pense que j’aurais pu monter à peu près n’importe quelle fin pour le film… mais faire une fin sombre où l’on en ressortirait plus déprimé qu’avant ne m’intéressait vraiment pas. Je voulais avant tout faire passer un message utile et essayer de pousser le spectateur à la réflexion… j’espère avoir réussi.

Comment va Pablo? Est-il toujours clean, as t-il retrouvé des sponsors ?

Aujourd’hui, Pablo va très bien. Il est complètement sobre et n’a pas retouché à la drogue depuis bientôt 3 ans. Il a repris ses études peu de temps après le tournage pour essayer de travailler dans le social par la suite. Aujourd’hui, il aimerait à l’avenir donner des cours de skate aux jeunes de San Francisco et pourquoi pas aider les plus démunis ou défavorisés pendant son temps libre. Je suis très fier de lui et je pense qu’il réussira à aller aux bouts de ses rêves. Pour ce qui est de sa carrière pro, je lui ai promis d’envoyer le film à tous les sponsors possibles pour l’aider comme je peux. On a déjà une touche avec Thrasher, ils ont beaucoup aimé le projet et son histoire… J’espère que ça se concrétisera pour lui. 

Des projets de films à venir ? dans l’univers du skate ou autre ?

Grâce à Lost In Carranza, quelques boites de prod m’ont contacté pour me proposer de financer ma prochaine fiction… Je suis en pleine écriture pour le moment. Je ne vous cache pas qu’après un tel projet ayant eu tellement de répercussions sur ma vie et mon passage à la vie adulte, je pense vouloir aujourd’hui faire quelque chose de complètement différent pour mon prochain film. Je pense m’éloigner un peu de l’univers du skate, pour pourquoi pas mieux le retrouver plus tard. Mais avant de me retirer quelques temps, je réserve encore au public une dernière petite surprise pour Septembre, un projet skate encore secret qui devrait faire beaucoup de bruit…! 

Hâte de découvrir ce nouveau projet prometteur. Et si vous souhaitez visionner Lost In Carranza de Marin, je vous ai mi la vidéo juste en dessous. Et n’oubliez, le dernier JT du Skate est disponible sur la chaine Youtube La Skateboarderie. Je vous parle de la rumeur d’interdiction de skate au Palais de Tokyo.


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